On peut considérer comme certain que l'homme de la préhistoire a connu ces chiens venant volontiers rôder en bandes autour de ses grottes ou ses huttes,vivant de ses restes et d'un peu de rapine,mais ne l'attaquant jamais. D'autre part, comme nous le dirons un peu plus loin, on ne trouve que rarement et tardivement dans les grottes la figuration du chien, alors que cerfs, bisons, chevaux y sont abondamment représentés. en faut-il conclure qu'aux premiers âges le chien était inconnu ? Non, il semble plutôt qu'il n'entrait pas dans les préoccupations (magiques sans doute) des peintres de l'art rupestre. Les premiers hommes considéraient probablement le chien comme une nourriture négligeable; ils ne le chassaient pas avaient compris qu'ils pouvaient compter sur sa bienveillance et sa neutralité. aussi n'éprouvaient-ils pas le besoin de prendre des gages sur cet animal parasite et familier, ni de s'appliquer à dessiner et à graver ses traits comme ils le faisaient de tant d'autres animaux qu'ils voulaient tuer et en quelque sorte honorer.
L'homme semble donc n'avoir jamais lutté contre le chien ni combattu pour le réduire à sa merci; s'il en été ainsi, nous devrions trouver dans l'art rupestre la "projection plastique" de son combat, de ses défaites et de ses victoires. Ily a eu au contraire, une longue coexistence presque quotidienne, qui s'est peu à peu transformée en domestication, l'homme et le chien s'adoptant réciproquement (on pourrait presque dire: se domestiquant mutuellement) par un phénomène d'association, d'alliance.
Combien de temps aura duré cette situation de tolérance réciproque, cette coexistence pacifique, au cours de laquelle les canidés ont compris qu'ils pouvaient vivre mieux dans le voisinage de l'homme ? On l'ignore. Peut être au cours de cette très longue période pendant laquelle le type du chien reste à peu près stable et ne présente guère de variations de formes et de taille. On sait combien dans les millénaires suivants la morphologie du chien s'est extraordinairement diversifiée. La domestication du chien en définitive parait avoir été le fruit d'une évolution très lente dans les m½urs du chien et celles de l'homme.
Une chose est certaine: pour domestiquer les animaux, quels qu'ils soient, sauf le chien, l'homme en tout temps et dans tous les pays, a d'abord dû les capturer. Rennes, chevaux, buffles, éléphants, tous ont été vaincus et faits prisonniers; ils en ont gardé une inquiétude naturelle qui facilite tant leur retour à l'état sauvage.
Seul le chien n'a jamais été pris de force. Le chien de la préhistoire suivait l'homme de loin comme le chien domestiqué a de tout temps continué à suivre les armées en marche. Il s'est accoutumé à vivre de plus en plus près de cet humain qui ne le chassait pas. Trouvant une assurance, une stabilité à se nourrir des restes de ses proies, il est resté longtemps à proximité des habitats, qu'il s'agisse de cavernes ou de huttes. Un jour il en a franchi le seuil. L'homme l'a toléré. Le pacte d'alliance était signé. Pourquoi ne pas imaginer à ce sujet une scène moins invraisemblable que la légende de la louve allaitant Romulus et Rémus ? Une chienne est morte après avoir mis bas. Dans la grotte voisine, une femme vient d'accoucher mais son enfant ne vivra que quelque heures. Obéissant à l'instinct maternel ou seulement soucieuse de la congestion douloureuse de ses seins sous la pression du lait, la femme prend les chiots et les allaite (la chose se produit encore de nos jours au Paraguay et au Pérou et dans quelques villages perdus des hautes montagnes d'Europe). Ces chiots élevés par une femme, partagent la vie et les jeux de ses enfants. N'ayant pas connu d'autre famille pour les protéger et les guider, il ne feront qu'obéir au plus naturel des instincts sociaux en s'intégrant à ce qui est pour eux la meute. Ils grandiront au c½ur de cette meute et, toujours selon le même instinct, il défendront ce territoire qui est le leur. Ceux qui devenus adultes , ne reprendront pas leur indépendance, ainsi aux êtres qui les entourent et, de génération en génération, par cette seule dépendance, les liens se feront de plus en plus forts, de plus en plus durables.
Fernand Mery
Le chien et son mystère